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Pauline Weber Dans ton travail de la photographie, tu remets au goût du jour le cyanotype, cette technique ancienne inventée en 1842 par l’astronome et scientifique J. F. W. Herschel par laquelle on obtient un tirage photographique bleu cyan. Qu’est-ce qui te plaît dans ce procédé ?


Leah Desmousseaux J’ai découvert le cyanotype alors que je transitais entre mon apprentissage de la peinture et mon intérêt naissant pour la photographie argentique. J’ai tout de suite été fascinée par ce procédé artisanal, par le fait qu’il s’agisse d’une chimie photosensible liquide appliquée au pinceau sur papier dessin, ce qui permet des résultats colorés très picturaux proches de l’estampe ou de l’aquarelle. Je l’ai utilisé comme un moyen d’interroger la matière de l’image. Durant la réalisation d’un tirage au cyanotype, l’image manipulée traverse diverses transformations avant de revêtir son apparence finale, ce qui nous plonge au cœur de son processus d’apparition. C’est ce dialogue temporel et physique qui m’a conduite à m’investir dans la réalisation de grands formats pouvant envelopper l’entièreté d’un corps humain, et dont le processus même dissèque, grossit et déforme le corps
de l’image.

PW Parle-moi de ton univers, de tes influences.

LD J’ai un attrait certain pour tout ce qui dépasse la temporalité d’une vie humaine (mais aussi sa vision) par son archaïsme, que ce soient les vestiges archéologiques, la lente transformation interne des minéraux, les corps célestes, les mythes et croyances ancestrales ou encore les langues mortes. Je m’intéresse particulièrement aux traces laissées par l’homme qui témoignent d’une tentative de relation au cosmos et au temps, et à la manière dont le paysage et le minéral sont sculptés par des reliefs imaginaires reflétant des conceptions d’un au-delà, comme dans le cas des nécropoles… Ce qui m’émeut, c’est l’assujettissement de ces inscriptions même à l’érosion aveugle des éléments et du temps, leur inévitable retour à l’informe.

PW Comment s’articule ton processus créatif ?

LD Cela commence toujours par une expérience sensible et physique d’un lieu que je traverse et où je réalise mes clichés argentiques.
 Je voyage à la rencontre de lieux de mémoire minérale : musées d’antiquités, sites géologiques, parcs archéologiques, etc. Dans mes assemblages, je cherche à mettre en relation différentes échelles de temps et d’espace et à troubler leur frontières. Je traduis mes sentiments liés à l’expérience de ces lieux par une imagerie paysagère fantasmagorique, où la matière chimique de l’image devient le terrain d’une exploration technique qui rejoue des processus de fragmentation, d’arénisation, de transformation de la matière.

PW Pourrais-tu me décrire une pièce que tu présentes et dont tu es particulièrement fière ?

LD 43° 40’ 04" N, 101° 31’ 29" E est mon premier cyanotype grand format. C’est un travail à la croisée des techniques digitales et analogiques qui pousse plus loin cette exploration de la matière et des échelles de l’image que je ne l’avais fait auparavant. Agrandie, fragmentée puis recomposée, cette image bleue ouvre un espace pictural trouble et immersif. Le regard y navigue au travers d’une grille d’observation, pouvant évoquer celle du carroyage archéologique ou du découpage fictif des cieux et océans, à laquelle se confrontent les vestiges d’une image atomisée en un étrange tissu entropique, fruit de l’entrelacs des différents subjectiles utilisés (sels d’argent, pixels, bruit, trame et grain du papier).
Gaël Darras Je suis face à la première pièce du projet ESCREN. C’est une grande image bleue très immersive. Au premier coup d’œil elle est assez abstraite, mais à mieux y regarder je distingue différents éléments architecturaux et peu à peu se dessine un paysage. Elle semble représenter une sorte de champ de ruine, un espace déserté… Le point de vue me parait aérien et cela me fait m’interroger à propos du moment de la prise de vue. Comment cette image est- elle parvenue entre tes mains, est-ce un lieu dans lequel tu t’es rendue et que tu as survolé ?


Leah Desmousseaux Le lieu originel d’où provient cette image tirée au cyanotype est lointain.
Je ne m’y suis pas rendue et aurais du mal à m’y rendre actuellement.


GD Je pense facilement au site de Persepolis, à un camp romain situé en milieu désertique donc plutôt au Moyen-Orient ou en Afrique du Nord. Le titre que tu lui
as donné nous perd d’autant plus dans sa localisation…


LD Il s’agit des coordonnées du site originel : la cité gréco-romaine de Palmyre,
en Syrie.


GD Et ce n’est pas là un site anodin ! En 2015 il est la cible de la guerre culturelle menée par Daesh. Pourquoi avoir choisi ce site en particulier ? Je pense à l’œuvre photographique de Pascal Convert réalisée sur le site de Bâmyiân. Lui s’est rendu sur place, en Afghanistan, pour capturer la falaise aux bouddhas géants dynamités en 2001par les talibans. Est-ce que ta démarche s’inscrit dans une volonté similaire de devoir de mémoire, de sublimation de la catastrophe, de témoignage ?


LD Le projet ESCREN prend racine dans les images d’archives internet de sites antiques situés en des zones géographiques actuellement en conflit. Ce projet donnera lieu à un ensemble de pièces disparate et mon premier terrain d’investigation est Palmyre. J’envisage d’autres volets au projet prenant racine dans d’autres sites comme ceux de l’actuel Soudan où entre deux fusillades les archéologues font d’étonnantes découvertes sur la civilisation méconnue des pharaons noirs. Comme je ne peux me rendre physiquement sur place pour faire l’expérience de ces lieux et les photographier, je les explore virtuellement et en photographie des fragments à l’argentique directement sur mon écran d’ordinateur – une manière de leur redonner corps. C’est grâce au devoir de mémoire qui agite la communauté scientifique que je peux trouver facilement beaucoup d’images en lignes : la numérisation des archives photographiques de Palmyre sont systématisées et regroupées en photothèques virtuelles. On se pose beaucoup de questions sur la conservation et la reconstruction potentielle du site, et certaines initiatives font polémique. Je pense par exemple au Million Images Database Project mené par l’Institut pour l’Archéologie Digitale qui utilise la photogrammétrie pour créer des fac-similés à l’imprimante 3D destinés à être exposés dans les pays européens…


GD Cette méthode d’archivage qui vise à regrouper le plus d’images possible en vue de réaliser des reproductions induit un rapport très objectif à l’empreinte photographique. Pourtant ce qui saute au yeux dans ce que tu fais de ces images c’est plutôt leur déformation et leur effacement. En proposant un rapport de subjectivité avec ces images, considères-tu que tu prend le contre-pied de ces méthodes ?


LD C’est à la fois un rapport de continuité et de discontinuité avec ces méthodes. D’une part j’apporte moi-même ma pierre au monument en travaillant et en montrant ces images là, de l’autre je me demande où nous mène cette mémoire dématerialisée qui n’a plus vraiment à voir avec la réalité physique de ces sites et qui a tendance à renforcer le sentiment d’éloignement et d’étrangeté vis-à-vis d’eux. Ce qui m’intéresse c’est de nouer une relation d’intimité avec ces lieux inaccessibles et qui pourtant sont étrangement familiers à mon imaginaire. Cela passe par la manipulation de l’image, par le temps passé à la concevoir, par le rapport tactile et physique que j’entretiens avec elle. Pour ce tirage cyanotype (qui part d’un négatif 24 × 36 numérisé, agrandi puis fragmenté en 100 matrices insolées tour à tour) j’ai passé plus d’un mois au laboratoire à reconstituer le corps de cette image. L’espace-temps d’apparition de l’image est étiré de manière à l’investir physiquement, émotionnellement et psychiquement. C’est une sorte de plongée vers un espace intérieur où l’imaginaire tente de contacter quelque chose d’inaccessible.

GD Aimerais-tu visiter Palmyre du temps où cela existait ?

LD Ce n’est pas vraiment une question que je me pose, mon désir est ailleurs.
Je prends beaucoup de plaisir à lire les romans de fiction historique de Amin Maalouf qui nous plongent au cœur de l’empire Perse ou les descriptions détaillées de Palmyre à sa haute époque par l’historien Paul Veyne par exemple. Mais cela reste une traversée imaginaire stimulée par l’espace de la lecture. J’aime aussi beaucoup visiter physiquement les sites archéologiques, mais je ne cherche pas à me reconstituer ce qu’ils furent à partir des vestiges en présence qui ont d’ailleurs totalement été réagencés pour répondre à une vision théâtralisée de la ruine. Ce qui m’habite lorsque je traverse ces sites archéologiques est un sentiment d’hermétisme, de vertige du temps scellé, une sensation de mystère inaliénable face à l’impossibilité d’accéder à la substance du passé et des choses en général. Ce qui m’émeut c’est le fait que les pierres soient aveugles à notre propre présence et profondément étrangères à l’esprit que l’humain a tenté d’y insuffler en les façonnant à leur image. Car toute trace inscrite, tout langage ébauché dans cette matière abandonnée continu fatalement à subir l’action du temps et des éléments : il y a un retour forcé à l’informe, au matériau brut et originel qui les constitue, à l’étendue de sable sur laquelle on a érigé les villes, les temples, les tombeaux.

(…)
(…)


GD Je connais ton attrait pour la mythologie et sais notamment que tu t’es intéressée à la figure de la Méduse, dont le regard pétrifiant peut rentrer en analogie avec l’acte photographique et à laquelle je pense lorsque tu me parles de pierres aveugles. Les millions d’appareils photo braqués sur ces lieux dévitalisés dont nous parlons et qui en démultiplient le visage n’opèreraient- ils pas une sorte de surenchère mortuaire ? Pourtant ce que je ressens face à ton œuvre, où l’expérience d’une vibration colorée est prégnante, ce n’est pas un temps figé et morne mais plutôt du mouvement, du vivant…


LD En réalité ces lieux ne sont pas mornes ! Un désert n’est immobile, silencieux et hostile que par le regard humain que nous posons dessus. Il nous est une altérité physique et temporelle radicale et cela provoque un choc perceptif. Vu sous un autre angle, c’est un espace aux soubassements agités de forces complexes. Si on accélérait l’écoulement du temps nous verrions l’étendue désertique onduler comme un océan. Nos yeux ne peuvent percevoir ce mouvement mais notre imagination, elle, en est capable. C’est cela que je tente de réveiller en manipulant l’image et en désignant les stigmates de sa fabrication. En entretenant un rapport charnel avec elle, l’image du désert devient une sorte de peau similaire à la notre et ouvre un espace de fantasme…


GD Oui, cette image active fortement l’imaginaire. Le message qu’elle cherche à transmettre résiste à la conscience, elle nous mène d’interprétation en interprétation. On peut y voir beaucoup de choses : un mur traversé d’écritures, un fond marin, des vestiges engloutis ou un ciel étoilé… Pourrais-tu nous parler du titre que tu as donné à ton projet ?


LD En filigrane de tout ce que l’on vient d’évoquer il y a la question des origines et de leur inaccessibilité. Cela me fait penser à l’image manquante dont parle Pascal Quignard, et dont le vide crée un appel d’air à toutes les autres. Sa littérature est habitée par la déconstruction du langage et de l’étymologie, comme dans une recherche éperdue du sens profond des mots. Le lieu originel du projet ESCREN étant l’espace de l’écran, j’ai cherché la racine la plus ancienne de ce mot qui fait aujourd’hui partie de notre vocabulaire quotidien. J’ai été étonnée de sa jeunesse car je suis seulement remontée au vieux français « escren ». Aujourd’hui la lettre « s » est passée sous silence, et cela m’intéresse de faire remonter cette part d’indicible. En inversant les lettres du mot « escren » on peut lire l’anglais « screen ». On peut aussi croire à un acronyme dont le déploiement resterait secret. Toujours cette résistance de la substance des choses. L’écran, c’est bien cet espace vide dont la surface dissimule, masque, et nous rappelle que les profondeurs de l’image demeurent insondables.


GD On parle d’origines, d’écriture, d’invisible, de désert, de Moyen-Orient… T’es-tu intéressée aux religions du livre ? Je pense notamment à l’écriture hébraïque et à ses lettres tues, au mot YHWH dont la prononciation orale impossible désigne la divinité, et à l’interdit de la représentation dans l’Islam qui a conduit au développement de l’abstraction et de la géométrie. La géométrie se fonde sur la grille, qui est par ailleurs très présente dans ton travail.


LD C’est une excellente remarque. J’évoquerais même le sujet délicat qu’est l’idéologie de Daesh : c’est bien une dynamique iconoclaste qui constitue en partie le limon de leur hargne envers Palmyre, qui était une cité cosmopolite qui accueillait avec pacifisme un panthéon de dieux fort disparate. La question de l’abstraction et de l’irreprésentable sont centrales dans ma recherche. Elles sont paradoxales en photographie car ce médium noue un rapport indiciel à l’objet photographié. Je cherche à jouer de ce paradoxe pour interroger la nature ontologique de l’image et de la représentation en général. Pour moi, toute image se détache sur fond d’abîme et conduit à la révélation d’un vide primordial. J’aimerais finir sur ces mots de Yves Ouallet qui a contribué à une étude sur la figure du lieu dans l’œuvre de Pascal Quignard par un très beau texte :
« Vous parlez de la caverne, de la paroi, de la page, de l’écran : autant de vides. La grotte, la crypte, le temple sont des espaces vides que le rituel vient animer pour simuler l’autre monde inexistant. Leurs parois sont recouvertes d’images qui remplissent les surfaces vierges pour matérialiser et rendre visibles les visions hallucinatoires. Vous dites que chaque religion, chaque culture, chaque civilisation est une hallucination collective. Leur rôle est de cacher le vide, de le voiler, de le remplir au maximum de sens, puis de le saturer de valeurs. Les iconoclastes savaient que l’image a été inventée pour voiler l’irreprésentable – c’est-à-dire cacher le vide. Les iconophiles savaient que le vide est insupportable, invivable. Dire que le nature a horreur du vide, c’est déjà l’avouer comme abîme sous-jacent. La création est dans cette optique le voile jeté sur le vide ».

("À l’origine, le vide", Les Lieux de Pascal Quignard, Actes du colloque de l’université du Havre, sous la direction d’Agnès Cousin de Ravel, Chantal Lapeyre-Desmaison et Dominique Rabaté, éd. Gallimard, coll. " Cahiers de la NRF ", 2014)